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de jonckheere old masters

Cuivre : 31,2 x 45 cm

présentation

Jan Brueghel le Jeune, fils aîné de Jan Brueghel de Velours et de sa première femme, Isabelle de Jode, naît à Anvers en 1601. Dès 1603, son enfance se trouve assombrie par le décès de sa mère. C'est dans l'atelier paternel que Jan s'initie à l'art de la peinture. Il va sur ses quinze ans lorsque son père songe à l'envoyer en Italie - projet d'autant plus réalisable que Brueghel de Velours comptait un noble protecteur à Milan, le cardinal Borromée. Le départ n'a lieu qu'en mai 1622. Il s'arrête en effet à Milan, où il entre dans le cercle des familiers du cardinal avant de continuer sa route vers la Sicile. La mort inopinée de son père en 1625 met fin à son voyage. Il est de retour à Anvers en août 1625, où il s'inscrit aussitôt comme membre de la Guilde de Saint Luc et de la chambre de rhétorique attenante " De Violiere " dont il est promu doyen dès 1630. Il reprend la gestion de l'atelier familial et consigne ses activités dans un journal qu'il rédigera de 1625 à 1651. En 1626, Jan épouse, à Notre-Dame d'Anvers, Anne-Marie Janssens, fille du célèbre peintre Abraham Janssens.
Proche des sujets de son père, il en renouvelle pourtant la conception, s'adaptant aux désirs de ses contemporains et substitue ainsi au maniérisme, qui prévalait jusqu'alors, un art plus réaliste, plus simple et plus allègre. Dans ses compositions florales, d'une rare élégance, il abandonne la composition compacte et traite chaque fleur au relief incomparable comme une entité à part entière, dégageant la beauté de chacune d'elles. Il décrit ainsi un espace où s'organisent plus librement les formes traitées par une succession de touches précises et rapides au modelé ample et profond.
Son œuvre retient aujourd'hui l'attention des connaisseurs et son habileté est telle que sa production a parfois été confondue avec celle de son père. Son art, aidé en cela de la gamme si douce de sa palette, excelle aussi bien dans les paysages fluviaux ou boisés animés que dans les natures mortes. Un coloris lisse et brillant, participant du même élan d'enthousiasme qui fait de chaque tableau une fête pour le regard, place Jan Brueghel le Jeune, au travers de ses recherches personnelles, en précurseur de la peinture moderne.

Couleurs brûlantes et bestiaire inquiétant sont au cœur de cette Tentation de saint Antoine. Ce sujet, plongé dans la pénombre d'un paysage nocturne, fétiche chez Bosch mais aussi chez Bruegel, permet le développement d'un vocabulaire pictural fantaisiste et d'un jeu de contrastes colorés saisissant. Dans un dessin, Pieter Bruegel l'Ancien laissait à son atelier les marques de cette imagination on ne peut plus féconde. Jan Brueghel le Vieux dans son sillage, inventait aussi par le dessin une composition que le Kupferstichkabinett d'Hambourg aujourd'hui conserve. Par six fois, le maître décline ce sujet. Notre composition, fidèle au dessin, reprend la construction qui concentre le saint et les démons dans une grotte, dans la partie inférieure gauche du tableau. Elle est aussi très proche d'une version peinte sur cuivre par le père et de plus petite format, dont voici, car possiblement mentionné dans la collection de H. de Bosschaert vendue en 1801, sa description : " Une Grotte dans laquelle l'on voit St Antoine ; derrière lui sont trois diables transformés en jolies filles et d'autres spectres, trop à en faire mention ; plus loin on découvre des bâtimens en feu ; le reste offer un Paysage d'une touché delicate et où l'en découvre un clair de lune, c'est sans exagérer le plus fini et le plus beau morceau qui peut paroître de Breugel ".

Notre composition suit cette description : saint Antoine, en train de lire les Saintes Écritures, est entouré au beau milieu d'une foule de personnages fantastiques qu'un crucifix de fortune surplombe. Attroupés autour de lui, ces étranges créatures sont exposées à une forte lumière semblant émaner de la croix alors que le reste de la composition baigne dans une pénombre entrecoupée par le rougeoiement d'une ville en flammes. Comme en témoignent aussi deux autres versions peintes de Jan Brueghel le Jeune à Karlsruhe et Pommersfelden, l'artiste aime camper les personnages dans un paysage panoramique particulièrement riche de détails. Partant d'un point de vue légèrement surélevé, le peintre parsème les profondeurs de son arrière-plan de symboles. Les falaises, la cascade ainsi que le petit temple rond de la Sybille font référence à la petite ville de Tivoli au sud de Rome, que Jan Brueghel père et fils ont largement étudiée durant leurs séjours italiens. Les ruines fumantes du temple, ainsi




que la vieille église romane en flammes font quant à elles écho au mal des ardents, dont Saint Antoine était le guérisseur. La peste de feu, comme on l'appelait au Moyen-Âge, était due à un champignon parasite du blé : l'ergot de seigle, mélangé à la farine, empoisonnait le pain. L'incendie du vieux temple et de l'église au style désuet peut également être compris comme l'effondrement des religions païenne et juive après la résurrection du Christ représentée par la croix.

A en observer de plus près la scène de la grotte, on relève la délicatesse de la toilette de la tentatrice vêtue à la mode de la fin du XVIe siècle. Col de dentelle, long manteau rouge et robe ceinte à la taille, elle regarde avec douceur saint Antoine. Autour d'eux, les affreuses figures de l'enfer, comme sur le dessin d'Hambourg, se hâtent pour perturber le saint dans sa lecture. Des allusions aux cinq sens comme aux sept péchés capitaux sont disséminées grâce à eux : la luxure est représentée par le cochon, l'envie par la chipie grimaçante, l'ire devient une furie dévastatrice et ailée, l'orgueil est la tentatrice tandis que la gourmandise est personnifiée par une créature hybride pourvue d'un museau démesurément allongé. La paresse s'endort pendant que l'avarice se présente au saint sous la forme d'un prêteur sur gages.

La palette verdoyante de ce tableau plonge le spectateur dans la plus pure tradition du paysage brueghélien, tableau qui orna jusqu'en 1943 les murs du salon de la Villa Urbig de Potsdam-Babelsberg décorée par Mies van der Rohe (célèbre maison dans laquelle Churchill et Atlee séjournèrent lors de la conférence de Potsdam en 1945).



Provenance :
Collection Franz Urbig (1864-1944), Villa Urbig, Babelsberg, vers 1915 ;
Collection privée.