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de jonckheere old masters

Signé de la chouette symbole de l'artiste sur la partie rocheuse de la falaise,
Inscription Del Civetta sur le revers.

Panneau : 32 x 50 cm

présentation

Peintre originaire de la vallée de la Meuse, Herri Met de Bles serait né à Bouvignes vers 1485. Malgré les recherches des plus grands spécialistes, et notamment du professeur Max J. Friedländer, la vie de cet artiste - maillon indispensable entre Joachim Patenier, dont il serait le neveu, Brueghel de Velours et les paysagistes de la fin du XVIe siècle - demeure mal connue. Après un long séjour en Italie, il s'établit en 1521 à Malines, est reçu franc maître à Anvers en 1535, puis gagne la ville d'Amsterdam, où il aurait eu pour élève Frans Mostaert. Très attiré par l'Italie, il y effectue un second voyage. D'après la tradition, il meurt à Ferrare, en 1555, alors même qu'il se trouve au service des ducs d'Este.
Nourrissant son inspiration de la littérature antique, il crée un art précieux et raffiné, qui connait un vif succès auprès des milieux humanistes proches de la Réforme et des Cours les plus novatrices de l'Italie (Parme, Florence, Venise et surtout la maison d'Este à Ferrare). Après la disparition de Patenier, en 1524, sa réputation comme peintre de paysage devient internationale (l'Empereur Rodolphe II de Habsbourg possédait plusieurs de ses œuvres) et il fut regardé par beaucoup comme le maître incontesté du genre.
Ses paysages panoramiques, parfois animés de scènes religieuses, mythologiques ou populaires, s'inscrivent en effet dans la tradition picturale héritée de Joachim Patenier, celle d'une reconstruction de l'univers dans une vision unique, unissant mer, montagnes, forêts, campagne et villes, agrémentées d'activités humaines. Ses sites, à la fois réalistes et imaginaires, en constituent le prolongement direct, particulièrement pour leurs pics rocheux aux configurations fantastiques. Mais ils se distinguent de ceux du maître par leur composition, moins rigide, où les plans se fondent plus qu'ils ne s'étagent et par une atmosphère vaporeuse. De fait, Herri Met de Bles s'inspira des principes de Léonard de Vinci, qui conseillait de laisser disparaître dans une brume légère les objets les plus éloignés pour mettre en valeur les effets de l'air et rehausser la perspective. Sa carrière, fructueuse, reste ainsi placée sous le signe de l'Italie, où Karel van Mander mentionne qu'il gagna le nom d'Il Civetta, en raison de la chouette, sorte de "signature " récurrente qu'il introduisit dans bon nombre de ses tableaux.

Joachim Patenier et Pieter Bruegel sont les deux noms qui dominent l'histoire du paysage flamand du XVIe siècle, pourtant elle serait bien incomplète si l'on ne replaçait pas entre ses deux maîtres l'œuvre de Herri Met de Bles. Ce Paysage panoramique côtier avec Vocation de saint Pierre contient tous les éléments qui ont fait la renommée du peintre. L'épisode représenté est relaté au chapitre XXI de l'Évangile selon Saint Jean et porte pour titre : " L'apparition du Christ au bord du lac de Tibériade ". Il s'agit du seul Évangile qui raconte la troisième apparition du Christ à ses apôtres. Herri Met de Bles est particulièrement familier avec cet épisode biblique car cette œuvre appartient à un corpus de onze paysages du même sujet.

Saint Jean raconte qu'après la mort du Christ, ses disciples vivaient dans un retranchement afin de pouvoir échapper aux Pharisiens, et comme il n'était pas prudent pour eux d'apparaître en plein jour, ils n'avaient d'autre choix que d'aller pêcher en pleine nuit pour avoir de quoi se nourrir. C'est alors qu'après une nuit de pêche infructueuse, Jésus leur apparut. Les disciples ne le reconnurent pas immédiatement car ils se trouvaient encore sur leur barque et parce que le Christ se tenait sur le rivage, dans une lumière entre le jour et la nuit. Puis, le Christ demanda à ses disciples d'installer à nouveau leurs filets de pêche ; ceux-ci s'exécutèrent et eurent ensuite une grande peine à le remonter tant il était plein de poissons. L'un d'eux le reconnu et en fit part à Pierre qui se jeta dans l'eau à la rencontre du Sauveur. Lorsqu'ils furent tous descendus de la barque, ils remarquèrent qu'une braise et que du pain les attendaient. Jésus s'approcha et leur tendit à manger.

Ces deux chapitres du récit sont représentés dans la composition de Herri Met de Bles qui choisit de les faire cohabiter simultanément. Nous retrouvons cette juxtaposition de scènes dans les diverses versions de la Vocation de saint Pierre, où elle est associée aussi bien au Baptême du Christ, au Sermon sur la barque, qu'aux pèlerins d'Emmaüs. Pour point de départ à cette composition, un dessin, faisant partie d'un recueil d'esquisses conservé au Kupferstichkabinett de Berlin. Si l'attribution des esquisses à Herri Met de Bles est contestée, on propose désormais d'attribuer cette main ou ces mains, au cercle et à l'atelier du maître.













Sept tableaux semblent découler de ce dessin, dont une version, anciennement pièce de la collection Goudstikker et se trouvant aujourd'hui à Buenos Aires, représente à l'arrière-plan une importante activité de pêcheurs, leurs barques une fois accostées sont déchargées de leur marchandise, ensuite transportée par des ânes jusqu'à une ville qui s'étend en forme de cône comme la cité symbolisant la Jérusalem céleste d'une Vision de l'Apocalypse (Sanct Lucas, Vienne).

Notre version met en scène une interprétation du texte particulièrement subtile. En effet, précisément au centre du paysage le peintre a représenté une seconde apparition adressée au spectateur de l'image, sous les traits d'un aigle qui se fond dans le massif rocheux. La première question que devait se poser les spectateurs du XVIe siècle, qui étaient habitués à rencontrer des figures humaines ou animales taillées dans les nuages, les rochers et les troncs d'arbre, était sur l'origine de cette figuration. Il pouvait alors s'agir d'un jeu de la nature à peindre un signe divin chargé d'un message à interpréter, ou le simple produit de l'imagination des hommes. Met de Bles préfère ici nous laisser dans le doute ou la liberté de nous faire notre propre interprétation. L'intention qui se cache bien souvent derrière l'inclusion d'un motif zoomorphe est de produire chez le spectateur un effet de trouble et de perte de repères. Pour cette composition, l'étonnement avec lequel nous reconnaissons ce profil d'aigle correspond à la surprise que devait ressentir les apôtres lorsqu'ils reconnurent le Christ au bord du rivage.

La comparaison avec d'autres œuvres du maître montre l'emploi de ces formes comme un fait de structure. Pour le cas de La Montée au Calvaire, la composition entière de l'œuvre s'articule autour d'un rocher anthropomorphe monumental. La réflectographie de notre tableau révélant le dessin sous-jacent, montre que la tête de l'aigle était déjà présente à l'étape même de la conception de l'image. Le motif de l'aigle que l'on trouve sur les portes de Saint Pierre de Rome est le symbole de la Résurrection du Christ ou du chrétien. Pour cette composition, Herri met de Bles place ce rocher à la tête d'aigle sur un axe vertical le reliant à la figure de Saint Pierre. A la différence des autres versions où saint Pierre est montré se prosternant devant le Christ glorieux remontant des limbes et brandissant son étendard, celle-ci montre un rapprochement de ces deux figures. Ainsi, en liant à la fois la figure de l'aigle de celle de Saint Pierre










immergé et celle du Christ vêtu humblement s'opère un glissement iconographique qui mène vers la scène du baptême du Christ. En proposant une configuration baptismale à cette Vocation de Saint Pierre, le peintre invoque alors les deux sacrements-seuils de la chrétienté. Le rocher zoomorphe demeure une apparition incertaine qui fait appel à l'interprétation du spectateur, il divise ainsi ceux qui le voit de ceux qui en revanche ne le comprennent pas. La ruse suprême qu'Herri Met de Bles met en scène dans cette œuvre énigmatique, invite à une dernière distinction entre les regards conscients du rocher zoomorphe qui s'en tiendront à un simple jeu optique, et ceux qui en revanche, l'envisageront comme l'élément déclencheur d'une réinterprétation de l'œuvre.


Provenance :
Heinz Kisters (1912-1977), Kreuzlingen, Suisse;
Chancelier Konrad Adenauer (1876-1967) ;
Par descendance, collection Adenauer, puis à nouveau, collection Heinz Kisters;
Sa vente, Londres, Christie's, 26 juin 1970, lot 33, invendu ;
Par descendance, collection privée.


Littérature :
K. Löcher, 'Berichte Nürnberg', in Pantheon, 6/12, 1963, p. 398;
Sammlung Heinz Kisters, Altdeutsche und Altniederländische Malerei, Nuremberg 1963, no. 61, reproduit, plate 100 ;
W. Weemans, Herri Met de Bles : Les ruses du paysage au temps de Bruegel et d'Erasme, Paris 2013, couverture, et pp. 227-41, reproduit fig. 152-59.


Expositions :
Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum, and Münster, Landesmuseum für Kunst- und Kulturgeschichte, Sammlung Heinz Kisters. Altdeutsche und Altniederländische Malerei, 25 June - 15 September and 6 October - 17 November 1963, no. 61.