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Lucas Cranach le Vieux

Le Christ aux Outrages

35,9 x 28 cm

Vers 1515-1520

Signé du serpent ailé de l’artiste

présentation

Lucas Cranach signe par cette composition étonnante son unique et autographe version du Christ aux outrages. S’il ne cesse jamais d’impressionner par sa créativité et sa capacité à renouveler les thèmes, Cranach laisse par cette œuvre, inédite jamais publiée, un ajout conséquent à son corpus, comme le confirme le Professeur Dieter Koepplin après examen du panneau.

Le thème du Christ aux outrages est tiré d’un épisode du Nouveau Testament, se fondant sur les évangiles de Matthieu et de Luc : « Alors ils lui crachèrent au visage et le giflèrent ; d’autres le rouèrent de coups en disant : Fais-nous le prophète, ô Christ ! Qui t’a frappé ? » (Mt 26, 67-68). Il s’agit pour le peintre de représenter les humiliations subies par le Christ avant sa Crucifixion, lorsque pour sa Première Dérision, Jésus a les yeux bandés, les mains nouées (ici déliées) et qu’il est bafoué par les hommes du Sanhédrin. Cette mise en scène apparaît déjà au XIe siècle, lorsque le Moyen-Âge, friand d’une coutume ancienne consistant à se moquer des condamnés, voit dans ce thème un sujet idéal pour figurer des détails sordides. Les tortionnaires, regroupés autour du Christ assis, s’adonnent à des jeux douteux : au centre, deux hommes agenouillés à ses pieds chargent des linges d’eau. A gauche, un vilain l’asperge au moyen d’une seringue, tandis qu’un bougre qui lui tire la langue et lui agrippe les cheveux. Derrière lui, un personnage sonne de la trompe dans son oreille. Au fond à droite, un homme tambourine violemment tandis qu’un comparse force le Christ à souffler dans une flûte. Enfin à l’angle droit, un ultime bourreau se pince le nez pour le moquer. Tous les effets sont réunis pour convoquer sur un petit format, les plus viles intentions ; en effet le vacarme des instruments, les visages grimaçants de ces personnages grotesques ainsi que le mouvement dans chacun des corps des protagonistes, donnent à la composition les allures d’un supplice insoutenable. Pourtant, au centre, son regard légèrement échappé du bandeau, le Christ endure, étonnamment impassible, les moqueries.

Amassés autour de lui dans une endroit sombre clos et reclus évoqué par ce fond noir et opaque, alors qu’il ne peut les distinguer, les bourreaux reprennent la forme typique médiévale de la représentation des outrages d’après les Mystères de la passion : « Je veulz jouer au Chapel fol [colin-maillard], dit l’un des bourreaux, pour veoir s’il saura devyner ». La-dessus tous le frappent à qui mieux mieux en lui disant ironiquement « Devyne qui t’a féru ». Ce sujet et cette structure de composition est similaire à une gravure de Dürer, exécutée la décennie précédente et datée entre 1508 et 1511, pour la série de la Petite Passion.

Ce sujet intervient dans l’œuvre de Cranach à un moment clé de la Réforme. Alors que le Concile de Trente (1445-53) entérinait au siècle passé le schisme entre l’Église catholique et les Réformés protestants, Luther publie ses 95 Thèses en 1517 et rédige au cours des années 1518-19 un ensemble de textes, regroupés sous le titre de sermons, plus particulièrement un Sermon sur la contemplation de la sainte Passion du Christ. Il y est dit que « c’est ainsi qu’on médite bien les souffrances du Christ, ce sont là les fruits de ses souffrances, et celui qui s’exerce de cette manière fait mieux que d’écouter tous les sermons de carême et toutes les célébrations de messes ». Ces sermons sont pour certains publiés à Wittenberg puis largement diffusés. Le tableau s’inscrit donc avec force dans ce contexte de réflexion de la Réforme, auquel Cranach participe au contact de la cour de Frédéric le Sage depuis 1504, et bien sûr, par son amitié avec Luther.

Par la précision de ses détails, le choix des couleurs et l’audace de sa composition, cette œuvre de Lucas Cranach l’Ancien est aussi connue par deux autres versions de suiveurs, nettement inférieures, l’une à Prague et l’autre dans une collection privée. Au dos du panneau se trouvent les armes de Ludwig Wilhelm, Margrave de Baden-Baden (1655-1707) et de sa femme, Franziska Sibylle Augusta de Saxe- Lauenbourg (1675-1733). Cette dernière était la descendante de Sybille de Saxe (1515-1541), fille d’Henri IV le Pieux, Duc de Saxe (1473-1541) pour lequel Cranach peignit le portrait en 1514. Les liens étroits du peintre avec la famille pourraient conforter l’hypothèse d’une commande, puis d’un héritage par la ligne des Saxe-Lauenbourg.


Provenance :
Ludwig Wilhelm, Margrave de Baden-Baden (1655-1707) et sa femme, Franziska Sibylle Augusta de Saxe- Lauenbourg (1675-1733) (leur sceau figure au dos) ;
Collection privée, France.

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