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Abel Grimmer

La Tour de Babel

Panneau : 51,1 x 66,3 cm
1604
Daté en bas à gauche 1604

présentation

Ce ravissant paysage est l’une des plus belles œuvres d’Abel Grimmer. Il combine la précision miniaturiste et un réel sens de l’ingéniosité. Abel se spécialisa, comme son père, dans les paysages, qui incluaient souvent des scènes bibliques. Il fit toute sa carrière à Anvers, le principal port des Pays-Bas espagnols, foyer d’apprentissage et d’édition.

La Tour de Babel est un sujet populaire dans les miniatures médiévales de l’art flamand du XVIe siècle et du début du XVIIe, représenté par Pieter Bruegel l’Ancien, Lucas van Valckenborch, Pieter Brueghel le Jeune, Hendrick van Cleve III et Roelant Savery[i], entre autres. Le sujet est repris du onzième chapitre de la Genèse (versets 1 à 9). Celui-ci explique que les habitants de Shinar décidèrent de construire une ville qui toucherait les cieux. Dieu, consterné par leur présomption, sema la discorde parmi eux et confondit leur langage afin qu’ils ne puissent pas se comprendre. Le Seigneur les dispersa donc à travers le monde sur la face de la Terre : ils partirent construire la ville (versets 7 et 8) de « Babel » qui signifie confusion en hébreu.

Dans la version de l’historien juif Josephus Flavius (37-c.100 AD), le projet était conçu par Nimrod, arrière petit-fils de Noé, « le puissant chasseur devant le Seigneur ». C’est le roi situé au premier plan à gauche de la peinture de Grimmer ; les plans sont montrés par un architecte qui semble nerveux. On dit que Babylone a été construite sur les ruines de Babel. La construction de la tour par étages souvent représentée dans l’art occidental rappelle les ziggourats de Babylone (Iraq des temps modernes).

La peinture panoramique de Grimmer s’illustre par l’imposante tour qui traverse les nuages et le paysage à l’arrière. La fascination hypnotique de la tour en spirale, ainsi que ses arcades en brique et ses statues vêtues de toges, rappelle le Colisée. C’est un mélange cauchemardesque de gothique et de classique en apparence solide mais irrationnel, l’idée originelle de l’humanité mégalomaniaque mais fatalement divisée. Les figures qui ressemblent à des fourmis sont en train de construire et d’amener des briques et des pierres ciselées alors que des bateaux arrivent au port apportant des matériaux. La tour est tellement énorme qu’une rue flamande ordinaire peut tenir confortablement dans le niveau le plus bas de la spirale. Une invention particulièrement charmante est le monastère au pied de la tour avec sa procession, son calme jardin et ses fins cyprès. Les briques rouges et poussiéreuses ainsi que les ocres de l’énorme construction sont entourés d’un paysage turquoise profond et de montagnes grises et bleues ; c’est le royaume virginal du Tout-Puissant. Le point de vue présenté est celui d’un aigle montant en flèche au-dessus de la scène.

L’inspiration de Grimmer pour La Tour de Babel vient de deux peintures de Pieter Bruegel l’Ancien (c.1525-1569), l’une datée de 1563 qui se trouve au Kunsthistorisches Museum à Vienne[ii]. Cette pièce passa rapidement à la collection du Saint Empereur romain Rodolphe II et montre aussi Nimrod à gauche du premier plan. Il est peu probable que Grimmer ait eu un accès direct à la peinture de Pieter l’Ancien, mais il a dû voir des représentations du coucher de soleil de la Tour de Babel effectuées par le fils de Pieter, Pieter Brueghel le Jeune (1564-1637/38), maître à la Guilde de Saint Luc à Anvers depuis 1585.

En tout cas, Grimmer a posé son sceau sur ce prototype brughelien en réorientant les petites figures dans le paysage, ainsi que dans des détails comme le petit monastère et les rassemblements de la ville au pied de la Tour. Même s’il s’agit d’une description chaotique, il organise l’espace d’une manière classique et instinctive.

Dans la Bible, l’histoire de Babel est un conte d’impiété, une morale implicite présente tant dans les peintures de Bruegel que dans celles de Grimmer. L’architecture de la Tour rappelle celle du Colisée, symbole, pour les observateurs du XVIe siècle, de la décadence de la Rome impériale. La peinture de Grimmer peut aussi être vue comme un commentaire de la période de turbulences dans laquelle il vivait. En 1604, lorsqu’il peignit cette composition, les Pays-Bas espagnols étaient pris depuis plus d’un quart de siècle dans une guerre de séparation avec les Provinces protestantes du Nord, ce qui perturbait le commerce d’Anvers. Au sein d’un monde qui parle une langue unique et est soudain déchiré par l’incompréhension de plusieurs langues, l’histoire de la Tour de Babel est un parallèle avec le XVIe siècle, des pays divisés entre catholiques et protestants qui débattent sur l’interprétation de la parole de Dieu. Au milieu du premier plan, à droite du groupe de Nimrod, une querelle éclate et les épées sont levées. Cependant, malgré la morale de l’histoire, les spectateurs de La Tour de Babel de Grimmer l’auraient appréciée comme un chef d’œuvre de l’invention, créant un monde fantastique mais néanmoins convainquant qui amène l’histoire de la Bible et les profondes vérités sur la nature humaine.

Parmi les autres versions de La Tour de Babel de Grimmer, le tableau signé et daté de 1591 qui se trouvait à la Collection Bissing à Munich[iii]; deux tableaux signés et datés de 1604 (collections privées)[iv] ; un tableau non signé et non daté à la Galerie de Jonckheere, à Bruxelles, en 1979[v] et une cocarde au Musée du Prado, à Madrid[vi].

Le présent tableau a été acheté dans les années 1830 par Sir Edward Blackett (1803-1885), pour Matfen Hall, dans le Northumberland. Les biens de Maften ont appartenu à la famille Blackett depuis 1757. En 1828, Sir Edward a chargé Thomas Rickman de remplacer le vieux manoir par un bâtiment de style Jacobin, selon le gout pour le romantisme de l’époque. On peut y apprécier un grand hall de style gothique. Sir Edward a acheté des peintures allant dans le style Renaissance de sa nouvelle maison, dont La Tour de Babel d’Abel Grimmer.

Susan Morris

[i] Voir Graz, Schloss Eggenburg, Der Turmbau zu Babel, vol. I, Der babylonische Turm in der historischen Überlieferung, der Archäologie und der Kunst, 2003.
[ii] 44 ¾ x 61 in / 114 x 155 cm; voir Manfred Sellink, Bruegel: The Complete Paintings, Drawings and Prints, Ghent 2007, p.188, no.124, illus. En couleur. Une version plus petite du sujet de c.1568 par Bruegel, omettant Nimrod et avec une tour plus petite, est au Museum Boymans-van Beuningen, Rotterdam (23 ½ x 29 1/3 in / 60 x 74.5 cm); Sellink op. cit., p.189, no.125, illus. En couleur.
[iii] 28 ¼ x 36 ¼ in / 72 x 92 cm; Sauvigny, ibid., p.189, no.I.
[iv] 13 x 17 ¼ in / 33 x 44 cm; avec Richard Green en 1977 et avec Galerie JO Leegenhoek, Paris en 1978; Sauvigny, ibid., p.222, no.XLIV. La seconde 20 ¼ x 26 ¼ in / 51.4 x 66.8 cm, vendu chez Sotheby’s Londres, 11 avril 1990, lot 12; Sauvigny p.222-3, no. XLIVbis.
[v] 14 x 19 in / 35.5 x 48.5 cm; Galerie de Jonckheere, Bruxelles en 1979; Sauvigny, ibid., p.294, no.1, fig. 154.
[vi] diamètre 17 ¼ in / 44 cm; Sauvigny, ibid., p.301, no.1.

Provenance :
Acquis dans les années 1830 par Sir Edward Blackett, 6th Bt. (1803-1885), pour Matfen Hall, Northumberland ;
Par descendance ;
Collection privée, Grande-Bretagne.

Littérature :
H. Minkowski, Aus dem Nebel der Vergangenheit steigt der Turm zu Babel, Berlin, 1960, p.71, n° 235, comme Lucas van Valckenborch ;
H. Minkowski, Der Turm zu Babel, Berlin, 1991, p.207, erronément comme signé et daté L 604 and attribué à Lucas van Valckenborch ; R. de Bertier de Sauvigny, Jacob et Abel Grimmer, Bruxelles, 1991, p.303, n°2; p.294, sous n°1; p.189, sous n°1.

Expositions :
Newcastle, The Hatton Gallery King’s College, Pictures from Collections in Northumberland8 mai – 15 juin 1951, n°42, comme Lucas van Valckenborch (prêt de Sir Hugh Blackett)