';
X

recherche

de jonckheere old master

Frans Francken le Jeune

Le Christ sur le chemin du calvaire

Panneau
38 x 44 cm

présentation

Voici un tableau de la main du maître anversois Frans Francken le Jeune où la complexité de la composition dessert un sujet du Nouveau Testament, la montée du Christ au Calvaire. Une foule innombrable en mouvement accompagne Jésus, placé au centre du panneau, genoux à terre, s’appuyant de la main et portant sa lourde croix sur le chemin qui doit le conduire jusqu’au mont Golgotha, figuré à l’arrière-plan. C’est là, sur le « lieu du crâne » en grec, qu’il sera crucifié avec les deux larrons, des brigands que l’on achemine en charrette tirée par un cheval sur la droite, et dont les croix sont amenées plus avant. Simon de Cyrène, arborant une petite toque bleue, aide le supplicié à porter son fardeau tandis que sainte Véronique, agenouillée, tend un linge pour essuyer le visage du Messie. Sur la gauche, une tour fortifiée déverse un flot dense de personnes venues assister à l’événement. Au dessus de la herse relevée, un écriteau indique la devise emblématique de l’Empire romain, « SPQR », Senatus Populusque Romanus. Nous voici devant le palais de Ponce Pilate abritant le prétoire dans lequel Jésus reçut sa condamnation à mort.

Des personnages au premier-plan nous tournent le dos car ils sont, comme nous, spectateurs de la scène. Ici, Francken s’inspire des Évangiles relatant la rencontre du Christ avec les saintes femmes sur la route du Calvaire, et il conserve la mention du manteau écarlate dont fut revêtu le condamné. Il fait aussi référence à la tradition liturgique chrétienne du vendredi saint énumérant les stations du Chemin de Croix – celle-ci étant un condensé de la cinquième et de la sixième, avec Simon de Cyrène et sainte Véronique. Cette tradition fut diffusée depuis l’Italie par les Franciscains dès le XIVe siècle et il faudra attendre l’an 1731 pour que le pape Clément XII autorise la création de chemins de croix figurés dans les églises.


De nombreuses compositions de la main de Francken II sur le thème de la montée au Calvaire sont parvenues jusqu’à nous (Moscou, Rouen, Quimper, Dole, Princeton, etc.). La présence d’une assemblée nombreuse, des cavaliers romains et des personnages spectateurs en bordure est récurrente tout comme, bien entendu, le motif du Christ nimbé tombé sous le poids de la Croix, une main sur une petite motte de terre, accompagné de sainte Véronique lui tendant un linge. Une version conservée à Louvain (fig. 1) en offre un très bel exemple, notamment pour l’agencement complexe de la foule en un long cortège sinueux, allant de la gauche vers la droite et amorçant l’ascension du Golgotha. Cette disposition très dynamique est encore accrue dans le tableau que nous présentons en raison de la quantité incroyable de protagonistes représentés que Francken parvient à disposer harmonieusement dans la profondeur, et qui contraste avec le statisme du groupe saint. L’origine d’un tel répertoire formel réside dans le Portement de Croix de Raphaël[1] dont Francken reprend certaines postures, la version de Louvain étant à ce titre très proche du modèle italien. Si nous allons plus avant dans la genèse du motif, le Portement de Croix de Dürer de 1498-99 (fig. 2), lui-même tiré d’une gravure au thème identique de la main de Martin Schongauer (fig. 3), fournit les éléments dont s’inspirera le maître italien une décennie plus tard, et Francken au siècle suivant. Notons dans la gravure de Dürer l’emplacement sur la gauche de la forteresse dont s’échappe une foule compacte ou encore la sainte Véronique prêtant secours au Christ. Voici autant de motifs disposés ingénieusement pour servir une narration dramatique et éloquente de l’épisode biblique, constituant ainsi une tradition iconographique dans laquelle puiseront les peintres à travers les âges.

Frans Francken II exploita toutes les thématiques de la peinture de genre en vogue en ce début de XVIIe siècle. Il excella dans la représentation de sujets historiques et mythologiques aussi bien que religieux, notre tableau étant le très beau témoignage de sa maîtrise dans cette dernière catégorie. Il surpassa les enseignements paternels et sa manière minutieuse, sa gestuelle pleine de vigueur et sa palette vive et brillante sont reconnaissables entre toutes. Son œuvre est peuplé de groupes de femmes assises entourées d’enfants et d’hommes vêtus de costumes orientaux qui sont autant de spectateurs témoins de l’action en train de se dérouler. Le maître fait la démonstration de son goût à la fois pour le somptueux, l’exotisme et le pittoresque, accédant aux préférences d’une clientèle éclairée et avide de divertissement. Ainsi, dans notre tableau cohabitent d’élégants cavaliers en livrée romaine avec casques à panache et capes mouvementées, des gitans avec couverture aux motifs géométriques et chapeau de paille plat et enfin, des paysans et gens du peuple revenus du marché, dont l’un porte ses volailles à la main et dans sa hotte en osier. Cette incursion du monde commun dans des scènes au caractère exceptionnel est fréquente et l’artiste anversois s’inscrit dans la lignée de ses illustres prédécesseurs tels Pieter Brueghel l’Ancien, Gillis Mostaert, Herri Met de Bles ou encore le Monogrammiste de Brunswick.

On a rapproché le style de Frans Francken d’un de ses contemporains, Jan Brueghel l’Ancien (1568-1625). On connaît de ce dernier une Crucifixion datée de 1594 (fig. 4), baignée d’une lumière orageuse, symbole du trépas imminent du Christ et prétexte à un impressionnant jeu de clair-obscur. Dans cette œuvre et celle de Francken s’exprime une même maestria pour l’ordonnancement d’un large cortège, support idéal pour parsemer le panneau de touches de couleur vives guidant le regard de manière rythmique à travers les plans. Jan est également l’auteur d’une Prédication de saint Jean-Baptiste datée de 1598, adaptée du modèle paternel[2] et exploitée par son frère Pieter le Jeune. Nous y trouvons le groupe des gitans avec couvertures et chapeau plat que Francken dispose aux premières loges de sa montée au Calvaire. Il reprend également le marcheur et son béret décoré mais le déporte sur la droite, au pied d’un arbre où sont juchés des curieux. Ces éléments pittoresques placent l’épisode biblique dans le contexte des Flandres à l’époque de Francken via les costumes paysans et l’on comprend qu’ils aient séduits l’artiste adepte de l’incursion du trivial dans l’exceptionnel.

Frans Francken ne recherche pas l’innovation pour représenter le Christ sur le chemin du Calvaire, dont il livra quantité de versions. Au contraire, il s’inspire de la tradition picturale héritée des XVe et XVIe siècles tout en lui adjoignant des éléments pittoresques témoins de son époque et de sa culture. Les amateurs de son temps surent grandement apprécier ses talents de peintre, tout comme le feront les collectionneurs d’aujourd’hui.

[1] Le Portement de Croix, Raphaël, vers 1516, huile sur toile, 318 x 229 cm, Museo del Prado, Madrid.
[2] La Prédication de saint Jean-Baptiste, Pieter Breughel l’Ancien, 1566, huile sur bois, 95 x 160.5 cm, Szépmüvészeti Museum, Budapest.


Fig. 1 : Le Portement de croix, Frans Francken II, vers 1600-1607, huile sur bois, 70 x 132 cm, M-Museum, Louvain.

Fig. 2 : Le Portement de croix, Albrecht Dürer, 1498, gravure sur cuivre.

Fig. 3 : La Montée au Clavaire, Martin Schongauer, vers 1475, gravure sur cuivre, 28.7 x 4.5 cm, musée du Louvre, Paris.

Fig. 4 : La Crucifixion, Jan Brueghel l’Ancien, 1594, huile sur cuivre, 25 x 35 cm, galerie De Jonckheere.

Provenance: Collection particulière, Espagne.