';
X

recherche

de jonckheere old masters

Lucas Cranach le Vieux

Le Jardin d’Eden

Panneau
50,8 x 38,1 cm
Monogrammé du serpent sur le tronc de l’arbre

présentation

Découverte depuis peu, notre version du Jardin d’Eden est un exemple inédit du « corpus Cranach » : souvent représenté debout l’un en face de l’autre, devant l’arbre de la connaissance, le premier couple de l’Humanité est ici allongé. Cette position nonchalante n’est pas sans rappeler celle d’un des couples de l’âge d’or. Appuyée contre un cerf, Eve regarde Adam, allongé sur le côté. La lascivité des corps combinée à l’intensité du regard porté l’un à l’autre est frappant. Leurs mains se joignent l’une à l’autre, enveloppant dans leurs paumes respectives la pomme, ce fruit de la connaissance, qui les perdra. Par delà la beauté esthétique du tableau, la scène étonne et dérange : on ne sait qui de l’homme ou de la femme tente l’autre. S’éloignant de la tradition, Cranach semble vouloir faire partager le péché originel. Ce parti pris ne suit pas la vision classique et davantage misogyne d’une Eve représentée debout, tendant la pomme à Adam. Cependant, si le poids du péché est ici partagé par le couple, la tentation reste bien l’apanage du monde féminin. L’artiste représente le Malin à la manière des sirènes au Moyen-âge : tête et buste de femme, corps de serpent. L’animal hybride s’adresse visiblement à Eve tout en lui tendant une pomme. 

Omniprésent dans l’iconographie du XVIe siècle, le Jardin d’Eden est une source intarissable pour les artistes. Encouragés par la Réforme luthérienne, les artistes se mettent à peindre les grands épisodes de l’Ancien Testament et, en particulier, ceux issus de la Genèse. La représentation de l’histoire d’Adam et Eve tient une place toute particulière dans la production artistique de l’époque.

En effet, celle-ci évoque la question du péché originel (question essentielle pour les penseurs de la Réforme lors du Concile de Trente en 1545), mais elle admet surtout la nudité de l’Homme que peu de sujets « convenables » permettent de traiter. Le siècle de Luther s’inscrit au cœur de la Renaissance et de la redécouverte des arts antiques. A la suite des peintres italiens, les artistes allemands veulent s’emparer du corps humain au delà des questions engendrées par la Réforme et la Contre-réforme. Les Cranach sont évidemment au fait des bouleversements de l’Eglise et réalisent, à la suite de Dürer, plusieurs versions d’Adam et Eve au Paradis terrestre. Cet épisode n’est désormais plus rattaché aux panneaux droits des riches polyptyques du Jugement dernier mais devient un thème à part entière qui fascine et remporte un franc succès.

La nature présente dans cette version est nourricière et toute puissante. Vivant en parfaite harmonie avec le monde animal et végétal, le couple jouit des délices du Paradis terrestre. Leurs corps, vigoureux et galbés, montrent la jeunesse et l’insouciance de l’existence. Contrairement aux Italiens de la Renaissance qui peignent la nudité honteuse, Cranach préfère rendre la beauté des corps qu’il maîtrise à la perfection. Avec grâce et douceur, les deux personnages font corps avec le paysage. Les couleurs de la carnation, fragile et rosée, contrastent avec le fraicheur des tons verts et or. Comme de nombreux peintres, Cranach fait un rapprochement entre la faute originelle et les plaisirs de la chair. Adam et Eve sont représentés comme homme et femme et s’expriment à travers des corps particulièrement bien modelés, dont les formes courbes traduisent la volupté de l’instant. N’ayant pas encore croqué dans le fruit, Adam et Eve n’ont aucunement conscience de leur nudité et ne pensent donc pas à la recouvrir d’une feuille de vigne ou de figuier. Cranach désireux de correspondre au texte biblique mais ne pouvant se permettre de peindre un corps entièrement nu, parviendra à cacher l’intimité de ses deux modèles par l’emploi judicieux d’arbustes disséminés dans ce jardin luxuriant, à l’image de la composition monumentale du Jardin d’Eden de Dresde.

Les amateurs de l’œuvre de Cranach retrouveront dans cet extraordinaire tableau tout le talent du maître : la magie des compositions, la méticulosité de chaque trait, l’intensité des couleurs et la fougue des sentiments. Ce Jardin d’Eden dépeint avec gourmandise la somptuosité d’un monde parfait, que nous savons perdu mais que nous ne désespérons pas de retrouver un jour. A l’image d’un grand metteur en scène, Cranach nous transporte quelques secondes avant l’instant fatidique qui fera basculer le monde et le sort de l’humanité.

Provenance :
Collection privée, New York.