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Herri Met de Bles

Le siège de Thérouanne, avec l’armée conduite par Charles Quint campant au pied de la ville

Panneau : 118,1 x 181 cm
Signé d’une chouette blanche, symbole de l’artiste (bas à droite)
'HERTOGHE · VAN · WLLE · BERGEG' (en bas à droite sur une tente), 'BISCOP · VANTVRNAXX[I?]GRA[F?]' (centre gauche, sur une tente), 'NOMEN [...]' (en bas à droite, on the tabard of a commander) and 'MOROSVSDEVISSE' (centre, sur une tente)


présentation

Quittant ses représentations de sujets religieux, Herri Met de Bles devient ici le chroniqueur d’un événement historique en réalisant cette extraordinaire composition du Siège de Thérouanne, avec l’armée conduite par Charles Quint campant au pied de la ville. L’œuvre originale fait figure d’unicum dans le corpus de l’artiste mais aussi dans la peinture de son temps. D’un format exceptionnel pour l’époque, ce paysage est le plus grand tableau connu du maître . Sa taille ainsi que son sujet incite à penser que le tableau fut une œuvre de commande chargée d’exalter la puissance guerrière de l’Empire des Habsbourg.

Digne de ses plus importantes réalisations, le tableau dépasse le simple paysage et fourmille de détails sur la vie des soldats durant la première moitié du XVIème siècle. La campagne semble grouiller dans un tumulte savamment organisé : parades de cavalerie, entretient des pièces d’artilleries, chasse de gros gibiers afin de nourrir la troupe, échauffourées avec les lignes ennemies, demeures en ruine et moulin en feu… Cette description très vivante de la vie militaire ne se veut cependant pas la copie conforme de la réalité historique. Eléments géographiques et détails historiques se voient ajoutés ou retranchés par l’artiste afin de rendre la composition plus intemporelle et certainement plus allégorique : au delà du siège de Thérouanne, Met de Bles rend avant tout hommage à Charles Quint.

Cité médiévale du comté d’Artois, Thérouanne est depuis sa fondation une place stratégique en cas de conflits. Si la prise de la ville lors des guerres d’Italie est parfaitement attestée, il n’en est pas de même pour cette œuvre du Met de Bles qui tend plutôt à traduire une vision fantasmée de la place forte. Le sujet lui a été inspiré par une gravure de Cornelis Anthonisz. (1499-1557), père de la cartographie moderne. Cette science, qui prend son essor à l’université de Louvain vers 1530, se développe afin de faciliter la gestion des structures hydrographiques qui quadrillent les Pays-Bas en fleuves, rivières et canaux. Ces nombreuses cartes administratives furent rapidement détournées à des fins militaires. Charles Quint le premier encourageait la discipline et se faisait systématiquement accompagner en expédition par ses propres cartographes. En 1547, Cornelis Anthonisz exécutait pour lui la carte du siège d’Alger, puis en 1553 la prise d’assaut de l’antique Thérouanne. Or, après l’avoir étudiée, les spécialistes s’accordent à dire que le siège représenté n’est pas celui de 1553, mais celui de 1537. Se basant sur cette carte, Herri Met de Bles reproduit donc une vue de la cité telle qu’elle se présentait vingt ans avant les dits évènements. Le personnage de Charles Quint que l’on voit fièrement parader sur son cheval à l’extrême gauche du tableau est ainsi parfaitement fictif, l’empereur n’ayant jamais assisté au siège.

Herri Met de Bles prend manifestement comme point de départ de sa propre composition la gravure de Cornelis Anthonisz. Mais c’est avec détachement et singularité qu’il recompose la vue de Thérouanne. Des examens radiographiques et infrarouge ont montré une mise au carreau préalable des motifs de la gravure sous la couche picturale mais comme nous l’avons vu, la volonté de l’artiste fait peu de cas de la véracité historique. Il cherche à recréer l’effervescence que génère un tel évènement. Au centre de la composition, le piton rocheux surgit de la même manière que dans le Paysage avec les travaux de la mine (Offices, Florence), dans le Sacrifice d’Abraham (Cincinnati Museum, USA) et dans le Paysage avec la parabole du Bon Samaritain (Museo di Capodimonte, Naples).

Avec une parfaite maîtrise des changements d’échelles, Met de Bles, pour intégrer les différents pans de sa composition, recourt à un jeu habile de diagonales vertigineuses, de percées asymétriques et de points de fuite multiples. Respectant la structure ternaire propre à Patenier, l’artiste établit plusieurs distances : un premier plan, défini avec précision par les tentes du campement où se mêlent aux soldats à cheval les teintes mordorées des petits rochers et la poussière jaune du sentier ; un second plan, dominé par les nuances vertes et bleutées du feuillage et des collines, et enfin un horizon haut, immense et vaporeux, de nuages et de montagnes évanescentes.

Le château, placé plus en hauteur que sur la gravure et qui surplombe les étendues du site, est aussi présent dans les Travaux de la mine aux Offices et dans le Bon Samaritain du Musée de Capodimonte. Non loin de ce château, aux portes des remparts de la cité, la troupe incendie un faubourg, dont le rouge fait échos aux tentes du campement. Les nombreux personnages, touches bigarrées et chatoyantes, sont peints avec une grande habileté et un souci du détail qui renvoie à une œuvre tout aussi magistrale de Met de Bles conservée à Namur représentant la Multiplication des pains et des poissons. A l’instar de la Montée au calvaire conservée à Rome, où la ville de Jérusalem est représentée dans un cirque montagneux, la ville de Thérouanne s’étend dans un vaste panorama. L’artiste dépeint avec onirisme une campagne militaire de son temps, mettant à profit ses plus grandes qualités de peintre. La beauté de son paysage associée à la finesse du détail font de cette œuvre un jalon de son corpus, aussi bien par la synthèse plastique qui s’y opère que par la force poétique qui s’en dégage.

Provenance :
Karl August Lingner (1861-1916), vers 1880 ; puis par succession à ses héritiers.

Littérature :
P. Martens, 'La puissance de l'artillerie de Charles Quint au milieu du XVIe siècle: le siège de Thérouanne en 1553', in N. Faucherre and N. Prouteau, eds., Artillerie et fortifications 1200-1550 (Actes du Colloque international à Pathenay (Deux-Sèvres), 1-3 décembre 2006), Rennes, reproduit (à paraître). P. Martens, 'The sieges of Thérouanne: a woodcut by Cornelis Anthonisz. and its reuse in other prints and paintings', The Rijksmuseum Bulletin, reproduit (à paraître).