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Lucas Gassel

Les jardins d’un palais renaissance, avec des épisodes de l’histoire de David et Bethsabée, dans un paysage panoramique agrémenté de montagnes et d’un port

Panneau
51 x 68 cm

présentation

Si la vie de Lucas Gassel connaît encore beaucoup d’énigmes, les œuvres qu’il laisse à la postérité sont la preuve de l’extrême qualité de son art et la renommée dont il jouissait en son temps. Peintre à la fois héritier de Joachim Patenier, Gassel nourrit une vision résolument moderne du paysage et de la scène courtoise. Ainsi, dans ce tableau exceptionnel représentant Les jardins d’un palais renaissance, avec des épisodes de l’histoire de David et Bethsabée dans un paysage panoramique agrémenté de montagnes et d’un port, notre artiste allie à la beauté architecturale la plus pure tradition du paysage flamand. A la fois peintre mais également dessinateur et auteur de gravures éditées par Hieronymus Cock, Gassel se démarque indéniablement par l’avant-garde de ses idées et la parfaite maîtrise des techniques picturales de l’époque.

Au delà de sa seule beauté, l’intérêt du tableau réside également dans son histoire. Celui-ci fait en effet partie d’un corpus de tableaux, de construction similaire, exécuté dans les Flandres par un groupe d’artistes entre 1530 et 1560. Le plus célèbre d’entre eux, peint de la main d’Herri Met de Bles, a rejoint les collections de l’Isabella Stewart Gartner Museum de Boston. Trois autres paysages attestés de Lucas Gassel viennent enrichir de prestigieuses collections : celle du Wadsworth Anatheum d’Hartford, mais aussi la collection du Duc de Palmela à Lisbonne, ou encore celle du Docteur Restrelli dont la version est monogrammée et datée « LG 1540 ».

Chacune de ces versions s’inspire du même décor. Selon la tradition, les paysages aux montagnes évanescentes et au bleu cristallin servent toujours à représenter des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Lucas Gassel ne déroge pas à cette règle. L’artiste présente ici plusieurs épisodes de l’histoire de David et Bethsabée. La ville portuaire que nous apercevons dans le lointain serait donc Jérusalem. David, à l’égal des grands seigneurs de la Renaissance, séjournerait dans un magnifique palais à l’extérieur de la cité, jouissant ainsi du plaisir des parcs, labyrinthes végétaux et autres endroits bucoliques destinés aux plaisirs des rois et des princes. Se référant au Deuxième Livre de Samuel dans la Bible, la rencontre de David et de Bethsabée se déroule alors que l’armée des Hébreux assiège la ville de Rabba. L’observateur attentif remarquera ainsi au fond du tableau l’instant crucial où le roi remarque pour la première fois cette splendide femme prenant son bain. Charmé, David l’invite à rejoindre sa couche malgré qu’il sache qu’elle est mariée. Le destin veut alors que Bethsabée tombe enceinte. David fait revenir l’époux de celle-ci, Urie, officier en campagne, afin que ce dernier puisse reconnaître l’Enfant. Mais respectant l’abstinence en temps de guerre, Urie refuse d’accomplir la volonté du roi et regagne le front. De colère, David décide de le mettre en première ligne afin de le tuer. A la mort de ce dernier durant les combats, le roi épouse Bethsabée. Le premier plan du tableau, représente l’instant tragique où David remet à Urie la lettre lui enjoignant de monter en première ligne.

Au delà de l’histoire qui nous est contée, Lucas Gassel profite des lieux qu’il dépeint pour représenter les divertissements d’une cours royale au XVIème siècle. Foisonnant de détails, ce tableau est un véritable recueil de jeux en vogue dans la bonne société de la Renaissance du Nord. Il n’est d’ailleurs pas sans rappeler Rabelais et la description des jardins de l’Abbaye de Thélème au chapitre 55 de Gargantua. Au centre du jardin se trouve un grand labyrinthe, symbole de la finitude de la vie et de la féminité. Jusqu’à la Renaissance, le labyrinthe n’était présent que dans les édifices religieux et était symbole de spiritualité. Ce sont les Italiens qui insérèrent au XVIe siècle des dédales de bosquets dans les jardins. Dès lors, il revêt une signification profane et ludique : pourquoi ne pas aller s’y perdre juste par plaisir ? Cette mode, qui s’étend à travers toute l’Europe, gagne les Pays-Bas et devient l’un des jeux favoris de la Gentry, que ce soit sous forme de marelle ou de jeu de l’oie. Il représente ici davantage le labyrinthe de l’amour, qui connaît ses plus belles heures durant l’époque élisabéthaine. Les couples s’y rejoignent pour se faire la cour, à l’abri des regards et s’y nouent nombre d’intrigues amoureuses. Au centre est un arbre, peut-être un tilleul, qui dans la culture populaire nordique survit sous la forme de l’arbre de mai. Devant ce labyrinthe est un jardin à proprement parler, avec de jeunes gens jouant à tirer des flèches, tandis qu’un groupe de femmes se rafraichissent au bord d’une fontaine ornementale. Enfin à gauche, se trouve un enclos rectangulaire servant au jeu de Boule à l’Anneau, dont le principe est de propulser au moyen de crosse de bois, une boule sous des arceaux : l’ancêtre du croquet moderne en somme ! Ce jeu était très courant dans les Pays-Bas au XVe et XVIe siècles avant d’être supplanté par une nouvelle discipline dans les cours royales européennes : le tennis (ou « jeu de paume »). C’est en effet à l’avant-plan de notre composition que se trouve l’une des premières représentations d’un match de tennis. De format rectangulaire, le terrain est pavé et scindé d’une corde en son centre. Conforme à la description de l’Humaniste et érudit Juan Louis Vives datant de 1539, notre espace de jeu comprend également des galeries latérales pour accueillir les spectateurs. Les Italiens auraient été les premiers à représenter le jeu de tennis ; d’aucun affirme que Donatello l’aurait, en pionnier, introduit dans l’arrière-plan d’un des bas-reliefs de bronze du retable de Saint Antoine de la Basilica del Santo de Padoue. On retrouve également trace d’un espace rectangulaire destiné à « giocare alla palla » dans le traité De re aedificatoria d’Alberti. N’oublions cependant pas le magnifique paysage panoramique s’élevant derrière le palais renaissance du roi David, qui à lui seul mériterait tout notre intérêt. Au cœur d’une vallée fluviale, villes et villages sont peints avec la minutie de ses meilleurs dessins. Autrefois attribué à Gassel, l’un des dessins de la collection du Louvre reprend une composition similaire qui s’inscrit parfaitement dans la thématique exposée. Au loin, l’escarpement des falaises témoigne de l’héritage d’Herri Met de Bles, tandis que la forêt, s’étalant le long des collines, lui permet de décliner la gamme des verts.

Connus pour leur rareté, les compositions panoramiques de Lucas Gassel représentent l’aboutissement qualitatif du paysage de la Renaissance du Nord. Cet admirable paysage témoigne avec éloquence de son talent. Le raffinement des personnages, l’intensité et la diversité des coloris, l’émail de la matière et l’aisance de son dessin font de ce tableau un exemple particulièrement brillant de l’art du XVIème siècle.
Littérature : W. Meyers, The Illustrated London News, 31 May, 1930, illustrated in colour (as The Master of Brunswick) ; Frank R. Davis, 'Sixteenth Century Painters and Real Tennis, The Illustrated London News, 29 July, 1950 ; A. de Luze, A History of the Royal Game of Tennis (Kineton, 1979) ill. p. 216 ; R. Morgan, Tudor Tennis a Miscellany (Oxford, 2001), pp. 105-115, ill. p. 54.

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