';
X

recherche

de jonckheere old master

Anonyme Rhenan

Passion du Christ

Toile
93 x 70 cm

présentation

Au milieu du XVe siècle, l’irruption de l’art néerlandais en Allemagne, qui reste pourtant très attachée à la tradition du gothique international, entraine une transformation de la sensibilité artistique. Ainsi, un nouveau style émerge à la jonction entre valeurs médiévales et modernes, gothique tardif et Renaissance. Les figures quittent la surface plane pour s’inscrire dans la profondeur de l’espace et les artistes leur confèrent une plasticité et une densité originales. En outre, les épisodes relatifs à la Passion du Christ deviennent un thème apprécié des peintres allemands dont la foi était surtout farouche et vengeresse. L’artiste actualise les situations relatées dans les Evangiles en les transposant dans la réalité et le décor quotidiens ; c’est le cas dans cette œuvre où la Passion du Christ se déroule dans une Jérusalem aux allures de ville médiévale.

Le cycle de la Passion constitue une matière narrative parfaite où le peintre peut exploiter tout son talent grâce au nombre de personnages fortement caractérisés, l’abondance de détails sur le cadre environnant, et les diverses localisations des scènes. La composition, la palette chromatique, les figures, ainsi que les physionomies représentées permettent d’attribuer ce panneau à un maître actif dans la région du Rhin inférieur de la fin du XVe siècle. Son travail peut être rapproché de celui de Derick Baegert, artiste actif à Wesel durant cette période.

Dans ce panneau réalisé de façon remarquable, la prouesse du peintre réside dans le choix de représenter une succession d’épisodes de la Passion du Christ au sein de la même composition. Les scènes, allant de Jésus au Mont des Oliviers jusqu’à la Crucifixion, se déploient dans différents lieux tout au long de la composition. D’une part, le cycle se déroule dans un décor architecturé où le peintre témoigne d’un effort sur le travail de la profondeur et de la perspective – bien que celle-ci ne semble pas complètement maitrisée – qui attestent de cette volonté d’évolution vers la Renaissance. D’autre part, les scènes de l’arrière-plan se situent dans un paysage vallonné dominé par un fond d’or archaïsant, typique du gothique international. Cette vaste composition reste à la fois claire et lisible pour le spectateur quoiqu’il soit peuplé d’une quantité de figures.










Dans ce cycle narratif riche et varié où les personnages animent l’espace, la première scène se situe tout en haut à gauche de la représentation entre les tours, où le Christ prie agenouillé sur le Mont des Oliviers. Cet épisode met en avant la solitude du Christ dans un moment de tension tragique. En dessous, les apôtres Jacques le Majeur, Jean et Pierre dorment profondément tandis que Judas et les soldats armés de glaives et de bâtons sont en train d’attendre Jésus en dehors du jardin de Gethsémani. Notre regard est ensuite amené vers l’arcade ouverte du palais de Justice sur le bord gauche, à travers laquelle le Christ, attaché à la colonne, ensanglanté et souffrant, est en train de subir la flagellation. La scène principale se situe au premier-plan, avec Pilate au sommet d’un grand escalier présentant le Christ au peuple, tandis que celui-ci supplie pour la libération de Barrabas, emprisonné dans le donjon du dessous. Le peuple indigné est constitué de figures aux physionomies et aux attitudes variées qui démontrent tout le talent de l’artiste à leur accorder une individualité, absente ou quasi inexistante dans les représentations propres au gothique international. L’attention particulière sur les détails matériels, les riches étoffes et la physionomie des personnages, confèrent une spatialité à ces corps, qui se rapprochent des travaux de la génération suivant Jan van Eyck et le Maitre de Flémalle, comme Hans Memling. Le tableau les Scènes de la Passion du Christ réalisé par cet artiste observe le même choix de composition en représentant de multiples scènes successives dans un lieu unique (Fig. 1) – d’ailleurs, hormis le fond d’or, le traitement du paysage vallonné se rapproche dans les deux œuvres. Les groupes du peuple ainsi que des soldats encerclant le Christ contrastent avec celui-ci représenté dans une attitude de résignation muette et douloureuse qui rend cet épisode encore plus dramatique. Au centre du panneau, une scène anecdotique et humoristique – un chien qui attaque un habitant – s’inscrit dans la tradition des scènes de genres néerlandaises et apporte une touche de légèreté à ce thème à la fois sérieux et tragique.

Les épisodes finaux de la passion sont représentés dans le paysage d’arrière-plan, en haut à droite. Le Christ, sur le chemin de douleurs qui le conduit au Calvaire, porte la croix au milieu d’une foule, parmi laquelle sainte Véronique est reconnaissable à son linge imprimé du visage du Christ. Puis, plusieurs soldats préparent la croix tandis que le Christ attend le moment fatidique assis sur une pierre. La Crucifixion a lieu dans le coin supérieur droit, où Jésus est représenté traditionnellement entouré des deux larrons, alors qu’un homme lui transperce le flanc à l’aide d’une lance, un des symboles de la Passion du Christ.







La donatrice agenouillée est représentée en bas à gauche du panneau, au sein même de la composition, procédé fréquent chez les peintres flamands à partir du début du XVe siècle, et ses armes – un aigle à deux têtes – sont figurées dans une niche du palais de Justice. En outre, les lettres « I.H.S. / T.(.) » imprimées sur le drapeau parmi la foule constituent également une indication sur l’identité de la donatrice.

A mi-chemin entre le gothique tardif et la Renaissance, cette œuvre est à la fois remarquable dans sa composition, minutieuses dans ses détails et traite le sujet avec brio, sans pour autant demeurer dans le registre du pathétique, incorporant subrepticement des banalités de la vie quotidienne. Dans une perspective de lisibilité, le spectateur est plongé successivement dans les différentes scènes de la Passion du Christ et ne peut rester indifférent au talent de cet artiste qui fait preuve d’une incroyable diversité dans ce panneau aux couleurs éclatantes et riches.


Provenance :
Collection privée, Allemagne

Exposition :
Dortmund, Museum für Kunst und Kulturgeschichte, Ferne Welten – Freie Stadt : Dortmund im Mittelalter, 2 avril – 16 juin 2006.

Littérature :
Pour une comparaison avec le travail de Derick Baegert voir :
PIEPER, P., « Die deutschen, niederländischen und italienischen Tafelbinder bis um 1530 », in Bestandskatalog des Westfälischen Landesmuseums für Kunst und Kulturgeschichte Münster, Münster, Aschendorff, 1990, pp. 333-358, n° 163-168.
OHM, M., SCHLIP, P., WELZEL, B., ALTHOFF, C., Ferne Welten – Freie Stadt : Dortmund im Mittelalter [Dortmund, Exposition, 2 avril – 16 juin 2006], Bielefeld, Verlag für Regionalgeschichte, 2006, pp. 189-192, cat. n° 86-90.