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Ecole Flamande

Paysage panoramique avec la Conversion de saint Paul

Panneau : 45 x 55,5 cm

présentation

Ce Paysage panoramique avec la Conversion de saint Paul dépeint le moment clé de la vie du saint, lorsqu’il prend la décision de se convertir sur le chemin de Damas. Paul de Tarse (ou Saül de Tarse), dont la vie est relatée par les Actes des Apôtres, est, après Jésus, probablement la plus grande figure du christianisme, bien que son iconographie soit relativement limitée. Toutefois, ce thème possède une place centrale chez les artistes néerlandais du XVIe siècle, dû au contexte historique

l’expansion coloniale et les missions de conversion à la foi chrétienne, mais surtout la réforme des catholiques et des protestants dénonçant les dérives de l’Eglise et prônant l’idéal d’un retour à la pureté de l’esprit de l’Evangile, expliquent cet intérêt. Sur le chemin de Jérusalem à Damas, Paul est précipité en bas de sa monture, aveuglé par un rayon prodigieux qui représente à la fois l’éclair divin et la voix du Christ. Il est interpellé par la vision de Jésus qui lui dit : « Je suis Jésus, celui que tu persécutes ». Après cette rencontre qui le rend aveugle, il décide de sa conversion et reçoit le baptême à Damas, où il retrouve la vue. Cet événement représente le renversement de la figure guerrière : le déplacement du soldat païen au soldat chrétien. Le motif de la boîte contenant les lettres d’arrestation projetée au sol au-devant de la composition met en scène le passage d’une parole de destruction, celle des lettres d’arrestation, à une parole de révélation : « Cependant Saul, ne respirant toujours que menaces et carnage à l’égard des disciples du Seigneur, alla trouver le grand prêtre et lui demanda des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s’il y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amenât enchainés à Jérusalem ».

Le paysage panoramique figuré s’inscrit dans la tradition des paysages du début du XVIe siècle, réalisés par des artistes comme Joachim Patenier, Pieter Bruegel l’Ancien ou encore, Herri Met de Bles. Petits de taille et facilement transportables, les paysages de ce type sont populaires auprès des connaisseurs et des collectionneurs depuis le milieu du XVIème siècle, et leur influence se poursuit dans les cercles artistiques du Nord jusqu’au XVIIème siècle, comprenant ceux de Jan Bruegel l’Ancien et Pieter Paul Rubens.

L’artiste emploie une perspective « à vol d’oiseau » pour représenter cette fascinante étendue. Par un jeu habilement maîtrisé de diagonales et l’emploi de multiples points de vue, la scène, qui s’étend dans un vaste panorama, se déploie sur trois niveaux, initialement propres à Patiner. Cette structure ternaire, dont les plans sont différenciés par l’utilisation de la perspective atmosphérique, est sensiblement modifiée par le peintre, unifiant l’espace en l’ordonnant dans un schéma compositionnel diagonal qui relie les sommets montagneux de la partie supérieure gauche à la cité en bas à droite. Ce panneau se rapproche manifestement des paysages typiques des meilleurs héritiers de Patenier. Le premier plan, sombre et peuplé de nombreuses figures, est défini avec précision. Il laisse place, au second plan, à la vue d’une cité et de ses environs, bordés d’une forêt luxuriante qui sillonne doucement vers un port tranquille et un piton rocheux ; les motifs de la ville portuaire côtoyant une cité, en l’occurrence Jérusalem, sont récurant chez Met de Bles. L’arrière-plan révèle un horizon à mi-hauteur, immense et vaporeux, composé de montagnes évanescentes. Le spectateur est ainsi invité à explorer chaque petit détail de cet intriguant paysage, aux accents alpins, sans équivoque fantasmé. Les couleurs, qui deviennent de plus en plus pâles et bleutées à mesure que les éléments s’enfoncent dans la profondeur, accentuent, par un effet de contraste, l’impression de l’horizon. Ce vaste panorama est pensé comme un condensé du monde visible, un « paysage cosmique », englobant toute une portion du globe terrestre, incluant montagnes, plaines, forêts sauvages ou encore ville lointaine ; l’étendue panoramique caractéristique du XVIe siècle leur vaut d’ailleurs le nom de Weltlandschaft (« paysage monde »).

Malgré les nombreux personnages rendus avec minutie qui peuplent cette scène, l’organisation de la composition rend la composition claire et lisible. En effet, l’événement principal est mis en relief par l’agitation des figures et des chevaux, dont les teintes claires attirent l’attention du spectateur. En outre, Paul, vêtu de façon plus vives que les autres soldats, dont certains sont nus, désigne la vision de Jésus qui transperce les nuages. Le contraste entre le saint qui reçoit la vision divine et les autres soldats effrayés et désemparés est remarquable et concentre encore l’attention sur le sujet principal du tableau. Derrière le saint, la colonne en marche suivant les sinuosités du chemin, les formes tourmentées des rochers qui répondent aux contorsions des nuages, le contraste entre paysage minéral désolé et aride et le ciel coloré habité par le divin, donnent l’impression que tous les éléments du paysage participent à l’événement.

Une petite chouette – motif qui apparaît dans de nombreux paysages de cette période – est dissimulée au milieu d’un arbuste dans le coin en bas à droite de la composition. La chouette peut être symbole de connaissance et de sagesse, mais, selon certains, elle est le symbole du deuil et de la mort et fait allusion à ceux qui ne veulent pas voir la vraie lumière ; il s’agirait, en l’occurrence, de la « cécité » des juifs, qui ne veulent pas reconnaître le Messie dans la personne de Jésus-Christ. La chouette est aussi employée par Herri Met de Bles comme une signature figurée (Fig. 1) ; l’artiste est d’ailleurs surnommé « Le Maître à la chouette ». Le choix de ce motif résulte d’une stratégie humaniste, dont l’emblème se veut représentatif d’une pensée, mais également du goût de l’artiste pour ce qui est caché, nécessitant un regard rapproché et attentif du spectateur. La chouette est aussi symbole de la vision trouble, des songes et des apparitions spectrales, ce qui correspond pleinement au thème de la conversion de saint Paul. En peignant une chouette, emblème moral de la vision et de l’aveuglement, de la lumière christique ou de son rejet hérétique, du secret et du caché, l’artiste exploite toute la richesse sémantique de ce motif.

La représentation de la cité de Jérusalem est quant à elle fondée sur une gravure sur bois représentant une carte de la Terre Sainte dans Peregrinationes in Terram Sanctam de Berhnard von Breydenbach, publié pour la première fois en 1486 (Fig. 2). Ce livre de voyage illustré s’est révélé extrêmement populaire dans toute l’Europe jusqu’aux environs de 1520. En outre, le groupe dynamique des figures au premier plan est tiré d’une série d’estampes réalisées par Enea Vico d’après Francesco Salviati (Fig. 3), qui circulait à travers les Pays-Bas et qui était adapté librement par les artistes, dont plusieurs de la seconde moitié du XVIème siècle, comme Frans Floris ou Martin de Vos.

Sans occulter l’épisode biblique, le peintre trouve le prétexte idéal pour représenter un paysage panoramique à l’horizon sans limites, avec une infinité de figures, une topographie variée, et des éléments complexes, qui font le succès ce type de tableau au XVIe siècle. Avec le marasme crée par les personnages et sa perspective atmosphérique onirique, la beauté de ce panorama associée à la finesse du détail révèle une force poétique résolument maniériste. Les thèmes traités par cette Conversion de saint Paul, celui du renversement, du passage de l’ombre à la lumière, ou encore ceux des apparences illusoires opposées au discernement spirituel, sont au cœur de cette œuvre à la fois fascinante dans sa composition et saisissante dans le traitement de son sujet. Maîtrise du paysage traditionnel dans la lignée de Patenier, et spectaculaire mouvement des personnages, ce tableau est un brillant témoignage de la production d’un artiste virtuose dans les Pays-Bas du XVIe siècle.

Provenance :
Europe, collection privée jusqu’à la fin du XIXème siècle ;
Collection privée, Etats-Unis.