';
X

recherche

de jonckheere old master

Pieter Brueghel le Jeune

Paysans se chauffant devant l’âtre

Panneau
23,5 x 34,5 cm
Marque du fabricant au revers (feuille de trèfle de Michiel Claessens)

présentation

L’œuvre de Pieter Brueghel le Jeune est dominé par des mises en scène d’assemblées paysannes et de villages flamands animés. Ces chroniques peintes d’un temps révolu jouent sur le pittoresque et l’anecdote truculente, rendue d’autant plus vivante que l’artiste mêle des coloris étincelants à une parfaite maîtrise technique. Le peintre nous livre de fascinantes illustrations d’un monde rural où les coutumes sont riches et variées. Il nous donne à voir la vie paysanne aux XVIe et XVIIe siècles, tout en renouvelant la thématique qui avait notamment inspiré le peintre et graveur anversois Pieter Balten (1525-1584) avant lui. À l’instar de son illustre père, Pieter Brueghel le Jeune jouit d’un sens de l’observation rigoureux lui permettant de dépeindre les mœurs de ses concitoyens.

Avec son tableau intitulé Paysans se chauffant devant l’âtre, Brueghel le Jeune nous fait découvrir un intérieur domestique baigné d’intimité et de douceur, loin des véhémences parfois turbulentes de ses scènes de liesse populaire. Cette version hivernale est un précieux témoignage sur le cadre et le mode de vie journalier d’une famille paysanne. Si Marlier attribue l’origine de la formule iconographique à Pieter Balten, il n’y a pas de doute quant l’attribution de l’œuvre à Brueghel II.

La composition est claire, bien lisible, agencée en une succession de plans rythmant l’espace en profondeur et assurant la cohésion de l’ensemble. Le point de vue est légèrement surélevé, ce qui nous fait embrasser largement la scène. Le sujet central, à savoir la cheminée dans laquelle une marmite de potée chauffe doucement sur le feu, est déporté sur la droite. Un groupe de personnages aux attitudes variées entoure cet âtre réconfortant. Au premier plan de la vaste salle, trois hommes conversent comme en aparté, dont l’un deux est assis sur un banc de bois. L’âtre est flanqué sur la gauche d’un couple en train de s’embrasser, et sur la droite d’un homme debout et de dos, profitant de la chaleur du feu. L’enfant tourné dans notre direction et touillant le contenu d’un pot semble bien près des flammes.

Au fond de la pièce, une femme remonte de la cave, une cruche à la main, tandis qu’une autre entre par la porte, laissant notre regard s’échapper au dehors. Le paysage enneigé où le sol se confond avec le ciel offre un beau contraste avec cet intérieur chaleureux et accueillant. Pour faire écho à cette opposition, notons l’usage remarquable de la couleur rouge disposée en touches plus ou moins importantes au niveau des vêtements des protagonistes : un chapeau, une ceinture, un châle, une tunique aux manches bouffantes. Ce ton chaud entre en résonnance avec le bleu vif de la jupe portée par la femme entrant dans la pièce. Pieter Brueghel II use avec maestria de cette ambivalence chromatique à la fois de manière symbolique et pour guider notre regard à travers la scène.

La partie gauche du tableau est occupée par de nombreux objets nous renseignant sur les activités d’une ferme. Une selle est accrochée au mur, un trépied supporte un gros sac de grains, un tronc avec sa hache et son coin attend d’être débité. Le peintre se plaît à tisser des parallèles entre la vie domestique en intérieur et le monde extérieur quelques peu hostile en cette saison, notamment via le motif des petits branchages au sol qui rappelle l’arbre encore debout au loin. Faut-il y voir une métaphore de la vie qui passe, de la mort qui s’annonce ? Cela est possible. Une chose est certaine, Le Jeune insiste sur le confort, certes spartiate mais suffisant, dont jouit cette communauté. L’hiver peut passer sans embarras tant la nourriture est abondante : harengs séchés, grain, potée, volailles. Les tenues soignées ainsi que la variété du mobilier confirment encore l’aisance et le bien-être de la maisonnée.

La parfaite maîtrise technique, le graphisme souple et vivant, le coloris étincelant de ce tableau sont conformes à l’écriture de Pieter Brueghel le Jeune. Notons le soin apporté à l’exécution des visages, malgré une stylisation des traits : petites faces rondes rehaussées de touches blanches pour suggérer le rebondi et la bonhommie des personnages. Les postures variées apportent du dynamisme au groupe disposé en diagonale descendante jusqu’à nous. Le peintre excelle dans le rendu précis des étoffes chamarrées et animées de plis nombreux. L’éclat du vermillon, du bleu et du blanc sur les ocres plus ou moins foncées confère vie et spontanéité à cette scène pittoresque et attachante dans laquelle animaux et humains cohabitent paisiblement. Ce tableau témoigne à merveille de l’esprit inventif et de la manière soignée de l’artiste qui se révèle ainsi en habile chroniqueur de la vie paysanne flamande.

Outre l’état de conservation des Paysans se chauffant devant l’âtre, la présence au revers de la marque du fabricant du panneau de chêne est un élément de grande importance. Le symbole de la feuille de trèfle est associé à Michiel Claessens, actif à Anvers entre 1590 et 1637.

L’étude du dessin sous-jacent de la présente œuvre révèle de profondes similarités avec celui de La danse de mariage en plein-air, donné à Pieter Brueghel le Jeune. Il comporte par ailleurs la même marque de fabricant. Ce tableau est venu orner la remarquable collection d’art flamand du baron Evence Coppée mise à l’encan en juillet 2014 à Londres. Le Jeune a également exploité le thème du groupe attroupé autour d’un feu dans les Personnages se chauffant à l’entrée d’une grotte (signé, 29 x 37 cm, collection privée, Bruxelles). Enfin, il est possible de rapprocher notre panneau peint de La visite à la ferme mettant en scène une communauté paysanne recevant la visite d’un couple de patriciens dans un intérieur fermier. Le motif du feu sur lequel mijote une grande marmite est récurrent, tout comme les objets de la vie quotidienne, les chaises de paille et les petits enfants.

Quatre versions des Paysans se chauffant devant l’âtre sont répertoriées par Georges Marlier dans son ouvrage cité en préambule. Celle de la galerie Francke à Leipzig en 1930 (32 x 46 cm), celle de la galerie A. Lemke de Hanovre en 1939 (22 x 33 cm), celle de la galerie P. Boer d’Amsterdam en 1934 (25 x 36 cm, monogramme PB) et celle de la collection P.J.G. van Heek au Rijksmuseum Twenthe d’Enschede depuis 1938 (25 x 36 cm, monogramme PB). Deux autres versions ont été vendues par Christie’s à New York en 1980 et 1983. Une dernière, donnée à un suiveur de Pieter Balten et au dessin de bien moindre qualité, est passée par Sotheby’s en 2010. Si le nombre élevé d’exemplaires confirme la popularité de la formule iconographique développée par Pieter Brueghel le Jeune, la finesse de l’exécution picturale ainsi que l’état de conservation de notre tableau l’impose comme celui de référence.

Provenance :
Galerie de Jonckheere, Paris ;
Collection privée.