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Jan Verbeeck

La Tentation de Saint Antoine

Vers 1550-1560

Panneau : 75 x 106,5 cm


présentation

Rares sont les œuvres aussi complexes que celles-ci qui ont parcouru le temps avec autant d’éclat. Cette Tentation de Saint Antoine est un exemple majeur de la production des Pays-Bas méridionaux, et plus particulièrement de la ville de Malines, qui jouit au milieu du XVIe siècle d’un marché de l’art puissant. La Tentation de Saint Antoine en est une riche illustration : par son format imposant et le traitement hardi de son sujet, elle apparaît comme une œuvre singulière, dans le sillage des plus audacieuses compositions de Hieronymus Bosch. Elle appartiendrait à la première génération du « groupe Verbeeck », entre 1550 et 1560.

Le caractère très abouti des personnages, la palette et le modelé soigneusement nuancé, ainsi que la beauté générale de la composition laisse supposer qu’il s’agisse d’un prototype peint par Jan Verbeeck le Vieux exécute et qui servit aux membres de son atelier. Une version, qui pourrait avoir été peintre d’après ce tableau, demeure dans une collection privée bruxelloise (anciennement Charlie de Pauw jusqu’en 1986). De format supérieur, 83,5 x 120,5 cm, elle est exécutée à la tempera sur toile et constitue le premier type de la Tentation de Saint Antoine. Il existe un deuxième type assez approchant, peint sur toile également (67 x 108 cm), conservé dans les collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne. L’œuvre de Vienne, à considérer comme une œuvre d’atelier, aurait pu être exécutée d’après un carton. L’œuvre de Bruxelles, étroitement similaire à notre tableau sur bois mais moins aboutie, est proposée comme de l’atelier de Jan Verbeek le Vieux. Notre panneau aurait donc pu servir de modèle au peintre la reproduisant sur toile à la détrempe.

Ces peintures à la détrempe, bon marché, sortaient des ateliers de Malines et étaient produites en nombre. Avec Anvers, la ville était au XVIe siècle l’un des centres artistiques les plus importants des anciens Pays-Bas. On y rencontrait les artistes rue Sainte Catherine, sur le marché de la Mindersbroederspand (Cloître des Frères-Mineurs), là où se trouvait la maison natale de l’artiste Mayken Verhulst, belle-mère de Pieter Bruegel le Vieux. C’est d’ailleurs à Malines alors que les Verbeeck sont déjà actifs, entre 1550 et 1551, que les premières activités de peintre de Bruegel sont mentionnées, Or si l’on sait déjà l’implication de Bruegel dans la vie artistique malinoise, l’influence des Verbeeck sur son travail reste, elle, à étudier.

Le XVIe siècle voit apparaître de nombreux tableaux à portée moralisatrice : c’est grâce à l’émergence d’une nouvelle classe, la bourgeoisie, qui comme le clergé et l’aristocratie, fait désormais l’acquisition d’œuvres d’art. Si les sujets demeurent selon la tradition de la dévotion privée, c’est le langage pictural qui évolue et s’adaptent aux demandes de cette clientèle nouvelle. Parmi les sujets en vogue notons le Fils prodigue, qui sous couvert de l’inspiration religieuse, revêt des motifs profanes. Les peintres trouvent ainsi une parade pour la représentation de bordels et le thème de la Tentation de saint Antoine devient un prétexte idéal pour la représentation des monstres, des tentatrices, et des scènes « curieuses ».

La source principale de l’hagiographie de saint Antoine est tirée de sa « vita » par Athanasius. Ce récit est popularisé au XIIIe siècle par La Légende dorée de Jacques de Voragine. Ce thème met en scène les tentations diaboliques auxquelles est soumis le vieillard, abordant ainsi la question de la Foi et permettant d’illustrer le choix qui s’offre à chaque être humain : prendre la voie du vice ou le chemin de la vertu. Cet affrontement entre le Bien et le Mal a été représenté dans l’un des plus grands chefs-d’œuvre de Bosch, la Tentation de Saint-Antoine, triptyque conservé aujourd’hui à Lisbonne. On y retrouve la même vieille entremetteuse, au centre de la composition, aux côtés de Saint Antoine. Il n’est pourtant pas stipulé dans les textes que la femme soit vieille, ceci est un ajout de la morale bourgeoise de l’époque, épinglant le désir sexuel par une vieille femme. Cette évocation satirique naît dans la tradition antique ovidienne, se poursuit au Moyen-Âge jusqu’au XVIe siècle. Outre ces vieilles femmes, la tentatrice nue lui offrant un verre de vin, les caractères grotesques fourmillent autour de l’ascète qui ne se détournent pas de sa foi, les yeux figés sur un petit crucifix noyé dans cette déferlante de motifs. Autour de lui s’agitent des couples, où les hommes sont persécutés par leurs femmes. Deuxième évocation de la morale bourgeoise du XVIe siècle : l’exact contraire du comportement idéal est figuré par des scènes cocasses.

Jan Op de Beeck expose dans le catalogue des « peintres sots » l’idée selon laquelle Verbeeck aurait utilisé un sujet religieux pour véhiculer un message profane. Il se différencierait ainsi de Bosch qui, peintre d’une grande piété, aurait usé d’éléments profanes pour inviter à la dévotion. Force est de constater que ce tableau n’a pas perdu de sa force évocatrice avec le temps. Il demeure un sujet phare de la peinture du XVIe siècle et se démarque dans un foyer de création artistique passionnant qu’est Malines à cette époque. La famille Verbeeck s’inscrit avec singularité dans ce paysage et l’ajout considérable de ce tableau à son corpus soulève de nouvelles questions dans la compréhension des liens commerciaux et de l’histoire du goût comme de la morale.

Provenance :
Collection privée, Belgique.

Littérature :
G.T. FAGGIN, 'Tra Bosch e Bruegel: Jan Verbeeck', Critica d'Arte 16 (1969), p. 53-65 ;
K. RENGER, 'Frans und Jan Verbeeck', in: cat.tent. Pieter Bruegel der Alte als Zeichner. Herkunft und Nachfolge, Berlijn (Staatliche Museen Preussischer Kulturbesitz, Kupferstichkabinett) 1975, p. 174-176 ;
P. VANDENBROECK, 'Het schildersgeslacht Verbeeck. Voorlopige werkkataloog', Jaarboek van het Koninklijk Museum voor Schone Kunsten Antwerpen (1981), p. 31-60 ;
W.S. GIBSON, 'Verbeeck's grotesque wedding feasts: some reconsiderations', Simiolus 21 (1992), p. 29-39 ;
P. VANDENBROECK, “Verbeeck's peasant weddings: a study of iconography and social function”, Simiolus 14 (1984), p. 79-124 ;
J. Op de BEECK, 'De familie Verbeeck. Een raar schildersgeslacht uit Mechelen', in: cat.tent. De zotte schilders. Moraalridders van het penseel rond Bosch, Bruegel en Brouwer, Mechelen (Centrum voor Oude Kunst, 't Vliegend Peert) 2003, p. 45-54 (de auteur maakt onderscheid tussen Jan Verbeeck de Oude (Mechelen ca. 1520-na 1569) en Jan Verbeeck de Jonge (Mechelen ca. 1545-na 1619).